1️ – Parcours et vision
1. Professeure, comment résumeriez-vous votre parcours académique et professionnel ?
Mon parcours s’articule autour de trois piliers : l’enseignement, la recherche et l’innovation. J’ai eu l’honneur de former des générations d’ingénieurs et de chercheurs dans des institutions prestigieuses telles que Supélec, CentraleSupélec, l’Université Paris-Saclay, ou aujourd’hui à Khalifa University. Sur le plan scientifique, mes travaux ont contribué à faire avancer les domaines des communications sans fil, de la théorie des matrices aléatoires et plus récemment de l’intelligence artificielle. J’ai aussi eu l’opportunité de passer du monde académique à l’industrie, notamment chez Huawei, où j’ai lancé le centre de recherche de mathématiques appliquées à Paris, recrutant des esprits brillants comme le mathématicien Laurent Lafforgue. Aujourd’hui, je dirige l’Institut du Futur Numérique a Khalifa University, qui fédère des centres stratégiques autour de la 6G, de l’IA et des systèmes cyber-physiques.
2. Quels ont été, selon vous, les moments déterminants de votre carrière ?
Trois moments me viennent à l’esprit. Le premier fut ma transition vers l’industrie, où j’ai découvert comment transformer la recherche fondamentale en innovations concrètes. Le deuxième fut la création de Falcon LLM, le premier modèle de langage Open Source en 2023 et TelecomGPT, le premier modèle de langage dédié aux télécommunications en 2024, symbole d’un pont réussi entre IA et réseaux. Enfin, mon implication dans les stratégies nationales de l’IA de plusieurs pays, en particluier l’Algerie, a marqué un tournant, en me plaçant dans un rôle de passeur entre la recherche, l’industrie et les politiques publiques.
3. Qu’est-ce qui vous motive aujourd’hui encore dans la recherche et l’innovation ?
Ce qui me motive profondément, c’est de comprendre, d’anticiper et d’influencer les révolutions technologiques qui façonnent notre monde. L’IA, en particulier, n’est pas seulement une technologie : c’est une nouvelle manière de penser, d’organiser nos sociétés, nos économies et nos institutions. J’ai aussi le goût de la transmission : former, conseiller, inspirer les jeunes chercheurs ou les décideurs fait partie intégrante de ma mission.
4. Quel regard portez-vous sur l’évolution de votre domaine depuis vos débuts ?
Quand j’ai commencé, la théorie de l’information et les communications sans fil dominaient. Aujourd’hui, nous assistons à une convergence fascinante entre télécoms, mathématiques, calcul distribué et intelligence artificielle. Ce qui était autrefois séparé devient maintenant interconnecté. L’IA, en particulier, redéfinit les frontières de la recherche scientifique. C’est une époque exaltante, où les disciplines dialoguent et où l’impact sociétal de nos travaux est immédiat.
2️ – Intelligence artificielle
1. Comment évaluez-vous l’impact actuel de l’intelligence artificielle sur la société et l’économie ?
L’IA est déjà un moteur de transformation économique majeure, à l’image de l’électricité au siècle dernier. Elle redéfinit les chaînes de valeur, automatise des tâches complexes et stimule de nouveaux modèles d’affaires. Sur le plan sociétal, elle suscite autant d’espoirs que de craintes : elle peut améliorer la médecine, l’éducation, la gouvernance, mais soulève aussi des défis en matière d’emploi, d’éthique et de souveraineté technologique.
2. Quelles sont, selon vous, les applications de l’IA qui transformeront le plus notre quotidien ?
Trois domaines sont à surveiller. Premièrement, l’éducation personnalisée grâce aux tuteurs intelligents. Deuxièmement, la santé, avec des diagnostics assistés par IA et des traitements sur mesure. Troisièmement, les services publics, où l’IA peut fluidifier l’administration, anticiper les besoins et améliorer l’accès aux droits. Enfin, l’IA generative, capable de créer du texte, de la musique ou des images ouvre un champ inédit pour la créativité humaine.
3. Quels défis éthiques et réglementaires doivent être mieux encadrés ?
Nous devons impérativement encadrer l’usage des données, la transparence des algorithmes, et l’équité des décisions automatisées. La gouvernance de l’IA ne peut être laissée aux seuls acteurs technologiques. Il faut des régulations claires, mais aussi adaptables, qui favorisent l’innovation tout en protégeant les libertés fondamentales. C’est un équilibre délicat, mais indispensable.
4. Quel rôle l’IA jouera-t-elle dans les télécommunications et les réseaux ?
L’IA est en passe de devenir le cerveau des réseaux. Elle optimise les performances, réduit la consommation énergétique, anticipe les pannes, et personnalise l’expérience utilisateur. Avec l’arrivée de la 6G, les réseaux seront intelligents de bout en bout, adaptatifs, et capables d’interagir avec des agents autonomes. L’avenir des télécoms est indissociable de l’IA.
3️ – L’IA en Algérie
1. Comment percevez-vous l’état de l’écosystème algérien de l’IA (formation, recherche, innovation) ?
L’Algérie dispose d’un capital humain exceptionnel, avec une jeunesse talentueuse, passionnée par les sciences et le numérique. L’écosystème se structure, avec des initiatives prometteuses dans la formation, des centres émergents en recherche, et des startups dynamiques. Mais il manque encore de synergies, d’infrastructures puissantes et d’une vision coordonnée à l’échelle nationale.
2. Quelles sont nos principales forces ?
Notre force réside dans notre jeunesse, notre diaspora scientifique et notre capacité à apprendre vite. Nous avons des chercheurs algériens brillants, présents dans les plus grands laboratoires du monde. Il est temps de bâtir des ponts entre ces talents, l’État et les entreprises locales, pour créer une dynamique nationale ambitieuse.
3. Comment rapprocher universités, centres de recherche et entreprises ?
Il faut casser les silos. Cela passe par des programmes de recherche collaboratifs, des stages industrialisés, des hubs technologiques communs. L’État peut jouer un rôle facilitateur en soutenant des projets de co-innovation. Il faut aussi valoriser les chercheurs entrepreneurs et encourager la mobilité entre les secteurs.
4. Quel rôle peuvent jouer les startups ?
Les startups sont des catalyseurs d’innovation. Elles osent, expérimentent, et répondent à des besoins locaux. Elles doivent être soutenues par des incubateurs, du capital-risque et des marchés publics ouverts à l’innovation. En IA, une startup peut aujourd’hui naître dans un garage et devenir mondiale. Il faut créer cet environnement propice.
4️ – Messages aux jeunes et aux décideurs
1. Quel conseil donneriez-vous aux jeunes Algériens qui souhaitent se lancer dans l’IA ?
Croyez en vous. L’IA n’est pas réservée à quelques élites : c’est un champ ouvert à toutes les curiosités, pourvu qu’on ait de la rigueur, de la passion et une envie de résoudre des problèmes. Formez-vous en continu, participez aux compétitions, contribuez à des projets open source. Et surtout, pensez global tout en servant local.
2. Quel message aimeriez-vous adresser aux décideurs ?
Investir dans l’IA, ce n’est pas une option, c’est une urgence stratégique. Il ne s’agit pas seulement d’acheter des technologies, mais de créer une souveraineté cognitive : former, expérimenter, innover localement. L’Algérie peut être un acteur majeur de cette revolution. La stratégie nationale audacieuse, coordonnée et inclusive est deja la depuis le 7 decembre 2024. Il faut maintenant la mettre en oeuvre.











